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2. LA RÉVOLUTION «WEST SIDE STORY»
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avant de tenter des choses au piano. Je
ne commence à composer que lorsque je reçois les premières scènes : je peux alors imiter comment le livret, les dialogues, le
ton des personnages sont écrits. En fait, j’imite essentiellement le librettiste, y
compris musicalement, même si ce n’est pas exactement la même chose. C’est toujours une collaboration.
On trouve dans « Sweeney Todd » beaucoup de leitmotivs, et on a l’habitude de dire que c’est votre œuvre la plus opératique. Etes-vous d’accord ?
Ce que les critiques veulent dire c’est que ca chante plus dans « Sweeney Todd » que dans mes autres spectacles. Il doit y avoir 4/5 de chants et 1/5 de dialogue. C’est tout. C’est vrai que j’utilise des techniques d’opéra, mais je l’ai fait dans d’autres comédies musicales comme « Anyone can whistle » et « A Little Night Music » qui est une sorte d’opérette. « Sweeney Todd » n’est rien d’autre qu’un conte qui fait peur au public: c’est même tellement mélodramatique que c’est presque un opéra «over the top» à
la limite du ridicule, et j’ai d’ailleurs composé beaucoup de musique de fonds pour maintenir
Pour « Follies », nous racontions l’histoire d’un groupe de danseuses des Weissman follies, copie des Ziegfeld follies, qui se retrouvent
des années plus tard pour une soirée arrosée : la partition devait donc osciller entre des chansons qui sortent du cœur et de l’esprit des personnages, et des chansons qu’ils avaient l’habitude de chanter sur scène 30 ans plus tot. Celles-ci ne pouvaient être que des pastiches des années 30.
Et ainsi de suite...
Votre premier travail à Broadway ne fut pas compositeur, mais parolier de « West Side Story ». Pourquoi jugez vous ces paroles aujourd’hui trop poétiques ?
Leonard Bernstein tenait à ce qu’il appelait des paroles poétiques, mais ce n’était pas mon idée de la poésie. Prenez les paroles de « Tonight » : « Today, the world was just an address » ou alors l’utilisation de mots comme « sounds » and « moon ». Plusieurs chansons sont trop articulées sur un mode « mignon ». Croyez
vous qu’une  lle portoricaine chanterait « How alarming how charming I feel » dans « I feel pretty » ?
Vous écrivez paroles et musiques de vos chansons. Pourquoi dites vous que vous préférez écrire la musique aux paroles ?
Avec la musique, je peux toujours me mettre au piano pour tâtonner. Quand vous écrivez un roman, vous pouvez faire pareil, aller
d’un paragraphe à un autre, au gré de votre imagination : ça donne une nouvelle, un essai, une critique. C’est impossible avec des paroles de chansons. Il faut trouver les bons mots. Les paroles d’une chanson donnent beaucoup de transpiration, par ce qu’il y a peu de  exibilité dans le langage, l’inverse de la musique.
Alors que votre œuvre a souvent été critiquée et quali ée de trop intellectuelle à Broadway, elle est aujourd’hui largement célébrée. Pensez-vous que vos œuvres sont mieux acceptées aujourd’hui, et qu’est ce que ça vous fait qu’un théâtre de New York porte votre nom ?
C’est vrai que je sens alors que je deviens plus âgé que mon travail est mieux accepté. Mais la controverse reste vive. Bien sur, je préférerai
que tout le monde soit unanime sur mon travail, mais au moins ils en parlent... Concernant
le théâtre qui porte mon nom, je suis ravi, embarrassé, mais je ne vais pas non plus être modeste. C’est quand même incroyable : ici,
les théâtres portent généralement le nom de critiques et de producteurs, c’est dégoûtant ! Il devrait y avoir quand même un théâtre Tennessee Williams.
Dans votre recueil de paroles « Finishing the hat »*, vous expliquez que « Sweeney Todd » est l’une des rares comédies musicales que vous avez initiées. Qu’est-ce qui vous a fait penser que cette pièce de théâtre qui parle d’un barbier qui égorge ses clients pourrait devenir une comédie musicale ?
La production que j’ai vue à Stratford-upon- Avon en 1973 était surtout comique, avec
des chansons entre les scènes qui n’avaient rien à voir avec la pièce pour permettre au public d’aller chercher une bière dans un pub adjacent. Le contraste entre ce mélodrame et ces chansons était épatant , et j’ai tout de suite pensé que ça pourrait donner une comédie musicale à part entière.
Par quoi commencez-vous lorsque vous entamez un nouveau projet comme « Sweeney Todd»?
Je dois déterminer d’abord une atmosphère musicale. La partition de « Sweeney Todd » est d’abord un hommage à Bernard Herrmann, le plus sophistiqué des compositeurs de musique de  lm qui a beaucoup composé pour Alfred Hitchcock et savait distiller de la tension chez les spectateurs.
Pour « Sweeney Todd », j’ai exceptionnellement commencé à travailler seul à la fois sur le livret, la musique et l’atmosphère musicale,
en partant directement du script de la pièce de Christopher Bond. Mais généralement, je discute longuement avec l’auteur du livret
la tension chez le spectateur.
Vous n’avez pas votre langue dans votre poche lorsque vous parlez d’opéra. Pourquoi trouvez- vous cela ennuyeux ?
La plupart sont trop longs. Comme les amateurs d’opéra, j’aime surtout le son de la voix humaine. Mais j’aime le contraste entre
le chanter et le parler, et je préfère quand la musique est interrompue par des dialogues. Pour moi, les dialogues sont une sorte d’interlude musical en soi.
Et puis, la plupart du temps, pour mettre en avant la voix humaine, les moments du drame sont étirés de façon in nie : quelqu’un peut se mettre à chanter « Bonne nuit » durant 3


































































































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